Ventes de médicaments à distance : la France se bloque sur la Toile

Ventes de médicaments à distance : la France se bloque sur la Toile

Autorisées dans un grand nombre de pays en Europe, les ventes à distance par Internet de médicaments par les officinaux sont, en France, l’objet de tirs de barrage récurrents de la part des syndicats d’officines comme de l’Ordre des pharmaciens. Des tentatives se sont mises en place en France, mais l’élan général n’y est pas.

Le décret paru le 31 décembre 2012 (1), qui transpose la directive européenne 2011/62/UE et qui vise à sécuriser la chaîne d’approvisionnement légale de médicaments, devait ouvrir un boulevard à la vente de médicaments sur Internet dans l’Hexagone. Cette vente, précise le texte, est conçue comme une « modalité possible de dispensation de médicaments » et ne pourra être autorisée que pour les officines ayant pignon sur rue. Elle ne devrait ainsi concerner, dans un premier temps que les médicaments disponibles en libre accès en officine, soit environ 445 produits. Les médicaments de prescriptions en sont exclus et les sites postulants à cette démarche ne devaient recevoir leurs premières autorisations qu’au printemps prochain. Le dossier, maintes fois présenté aux autorités sanitaires, n’avait pas jusqu’alors reçu l’aval des précédents ministres de la Santé en place. Roselyne Bachelot, pharmacienne de formation et ministre sous l’ère du président Sarkozy, s’était rangée aux arguments du Conseil de l’Ordre des Pharmaciens comme de ceux des syndicats de pharmaciens, farouchement opposés de longue date à toute forme de vente de médicaments sur la toile.
Des pharmacies virtuelles bien présentes en Europe
Las ! Sans attendre le décret et les feux verts officiels, dont ceux des Agences régionales de santé, pour démarrer, quelques officines se sont rapidement lancées dans une brèche ouverte par l’Europe et ont ouvert leur pharmacie en ligne. Tel a été le cas de la « Grâce de Dieu » de Caen, un nom prédestiné à se passer des autorisations requises, ou encore de celle du Bizet, à Villeneuve-d’Ascq, toutes deux en ligne dès novembre dernier et rejointe depuis peu par Pharmashopi de la société Gatpharm. L’enseigne E. Leclerc annonce en février qu’elle prépare son entrée sur ce marché qu’elle convoite de longue date. Considérant qu’il ne saurait y avoir d’exception française à une pratique répandue en Europe (2), ces officines se sont inspirées d’une pratique répandue outre-Rhin où le ministère de la Santé recense déjà sur son propre site Internet une liste très officielle de quelque 2861 officines de vente à distance (dénommées Versandapotheken) de médicaments prescrits ou pas et non remboursés par les caisses d’assurance-maladie. Les assurés Allemands y ont recours depuis le 1er janvier 2004 et la mise en place de ces pharmacies virtuelles a été encouragée par la coalition au pouvoir à l’époque en vue de faire baisser les coûts de l’assurance-maladie. La concurrence acharnée que se livrent entre eux les sites de pharmaciens – certains agissent depuis le Nord de l’Europe – a surtout eu pour mérite principal de faire baisser les prix des produits proposés. Le chiffre d’affaires total généré par les officines à distance représente ainsi en Allemagne, en 2011, quelque 1,3 milliard d’euros, sur les 41,251 milliards d’euros réalisés par l’ensemble du réseau officinal tous produits confondus.
Mieux vaut encadrer
Pour la présidente de l’Ordre des Pharmaciens, « rien ne peut remplacer le conseil relatif au médicament donné dans une officine, en face à face par le pharmacien ». Pour Isabelle Adenot, laisser proliférer les sites Internet de vente à distance entraînera non seulement des ventes de produits contrefaits, mais également des pharmacies qui seront falsifiées. Dans les rangs de la profession, il n’est pas davantage question de céder aux sirènes de l’Internet. « Cette affaire est mise en place par ceux qui veulent faire de la santé un commerce! », note ainsi Gilles Bonnefond, président de l’USPO. Reste que la vente sur Internet est désormais parfaitement entrée dans les mœurs et les assurés sociaux attendent aussi ce type de service de la part de leur pharmacien. Mieux vaut sans doute encadrer rapidement les ventes de médicaments à distance par des officinaux dûment installés et contrôlables en France que de laisser des opérateurs agir depuis l’extérieur de nos frontières. La sécurisation de la chaîne de distribution au plan européen est un impératif qui ne souffre pas d’exception, fusse-t-elle gauloise.

Jean-Jacques Cristofari

(1) Décret n° 2012-1562 du 31 décembre 2012 relatif au renforcement de la sécurité de la chaîne d’approvisionnement des médicaments et à l’encadrement de la vente de médicaments sur Internet
(2) Le Nord de l’Europe, comme le Sud, ont déjà donné le feu vert aux officines virtuelles, en cantonnant cependant les autorisations de vente aux produits dits de prescription médicale facultative. Nos voisins allemands et les Suédois l’ont étendu aux médicaments de prescription.

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