Un accès aux soins compliqué par l’inégale répartition des médecins

Un accès aux soins compliqué par l’inégale répartition des médecins

Alors que la demande de soins augmente, du fait du vieillissement de la population et de la croissance continue des maladies chroniques, les Français ont de plus en plus de mal à joindre un médecin libéral, en particulier certains spécialistes d’organe. Une récente étude met en évidence le lien entre recours aux soins et distance à parcourir pour accéder à un professionnel de santé. Elle préfigure des difficultés à venir dans l’accès aux soins, un problème auquel les députés viennent d’apporter une réponse originale.

Quel temps les Français mettent-ils aujourd’hui à prendre un rendez-vous avec un médecin et quelle distance vont-ils parcourir pour se rendre à son cabinet médical ?

Une étude de l’IRDES sur « le recours aux soins ambulatoires et les distances parcourues par les patients » (1) propose de lever le voile sur une question peu étudiée jusqu’alors, mais qui a une résonnance particulière dans le contexte actuel d’une démographie médicale déclinante, avec son lot de déserts médicaux, en ville comme à la campagne.

« L’inégale répartition des médecins peut nécessiter un effort de déplacement important pour les individus les plus éloignés de l’offre et les moins mobiles et représenter alors une barrière potentielle à l’accès aux soins », plaide dans ce registre l’IRDES. Ainsi, les communes les mieux dotées en praticiens voient la probabilité des patients de recourir à leurs services augmenter. Dit autrement, « la probabilité de recourir au moins une fois dans l’année à un médecin généraliste est liée à la disponibilité de l’offre » et, de l’avis des auteurs de l’étude précitée, « la probabilité de recours apparaît significativement plus élevée dans les zones les mieux dotées, supérieure de 2,4 à 3,4 points par rapport aux autres zones. » La distance que le patient mettra pour accéder à un médecin libéral joue également un rôle dans le recours à ce dernier : ainsi, 12 % des individus qui résident dans une commune où exerce au moins un dermatologue y ont recouru, contre 8 % de ceux habitant entre 16 et 30 minutes de ce spécialiste le plus proche et 7 % pour ceux situés à plus de 30 minutes. De la même manière, si 39 % des Français ont recours au moins une fois dans l’année à un chirurgien-dentiste dans une commune disposant de ce dernier, ce taux chutera à 30,9 % s’il leur faut de 16 à 30 minutes pour se rendre à son cabinet. L’éloignement du professionnel éloignerait donc du soin.

Des distances qui limitent la liberté de choix
L’étude de l’IRDES met également en évidence le temps que les assurés mettent pour se rendre chez leur médecin : il leur faut, en moyenne, 8 minutes pour se déplacer, depuis leur commune de résidence, chez leur généraliste et près de 20 minutes pour aller consulter un autre spécialiste. « Les temps de parcours sont très variables, note l’étude : plus de la moitié (53 %) des consultations a été effectuée au sein de la commune de résidence du patient alors que 10 % l’ont été à plus de 20 minutes de distance et 5 % à plus de 28 minutes. ». Pour ce qui concerne les consultations auprès des spécialistes d’organe, le temps moyen de parcours s’échelonne de 18 à 22 minutes, selon la spécialité médicale. Près d’un quart des recours est réalisé dans la commune de résidence du patient, tandis que plus de la moitié des recours se réfère à des consultations effectuées dans une commune située à plus de 15 minutes. 10 % des recours effectués en dermatologie nécessitent des temps de trajet de plus de 40 minutes, un seuil qui passe à 43 minutes pour la gynécologie-obstétrique, voire au-delà pour l’ophtalmologie, l’ORL et la psychiatrie. Au total, si 84 % de la population française disposent d’un médecin généraliste dans leur commune de résidence, moins de 50 % ont accès aux trois spécialités précitées. Reste que cet accès aux soins varie selon la densité des médecins, en particulier généralistes : les patients mettront ainsi 13 minutes de trajet supplémentaires en moyenne par rapport à d’autres qui résident dans des communes mieux dotées en médecins. « Les habitants des communes rurales en couronne d’un grand pôle ont également parcouru en moyenne 6 minutes de plus pour consulter un médecin généraliste et ceux des communes où n’exerce pas de généraliste ont parcouru 7 minutes de plus. » Ces écarts augmentent même pour les recours aux soins de spécialistes d’organe. Ainsi, « en ophtalmologie, ORL, gynécologie-obstétrique et dermatologie, les consultations des patients qui résident à plus de 30 minutes du spécialiste le plus proche ont été effectuées avec des temps de trajet jusqu’à cinq fois supérieurs en moyenne à ceux des patients qui résident au sein d’une commune équipée. »

En résumé : le fait de ne pas résider au sein d’un grand pôle diminue la probabilité de recourir au généraliste, au dentiste ou au spécialiste le plus proche. « Les efforts de déplacement requis pour les patients qui résident dans les territoires où l’offre de soins est peu présente et éloignée de leur domicile influencent leurs recours aux soins », conclut l’IRDES.

Une offre de soins éloignée du patient aura donc un effet dissuasif sur le fait de consulter un médecin spécialiste, surtout au-delà d’un temps de trajet long. Sans compter que cet éloignement limitera la liberté de choix des patients. L’éloignement d’un médecin complique donc l’accès aux soins. Dans un contexte où la pénurie de médecins devient la règle, la France pourrait ainsi voir naître de plus en plus de files d’attentes devant les cabinets médicaux libéraux, comme le Royaume-Uni les a connues devant ses hôpitaux. Les députés qui débattent actuellement du Projet de loi de financement de la Sécu pour 2017 proposent comme réponse à la pénurie une obligation d’installation, par un conventionnement sélectif, dans les zones sous dotées. Cette solution a certes peu de chances d’aboutir. Mais elle revient, année après année, dans les débats parlementaires comme une litanie.

J-J Cristofari

(1) « Recours aux soins ambulatoires et distances parcourues par les patients : des différences importantes selon l’accessibilité territoriale aux soins », IRDES, N° 219, juin 2016

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