Médicament : pénuries sur fond d’abandon national

Médicament : pénuries sur fond d’abandon national

L’été aura été marqué par une nouvelle alerte sur les ruptures de stocks de certains médicaments en pharmacie, dont des vaccins, alors même que les ventes continuent de stagner sur le marché officinal français. Un phénomène qui accompagne le recul des productions nationales.

La France vit un de ces paradoxes dont elle a le secret. Alors que les ventes de médicaments connaissent toujours le même mouvement de baisse depuis le début de l’année (- 0,4 % sur les 6 premiers de l’année en cours, -1,2 % sur les 12 mois écoulés à fin juin), voici que les pharmacies française ont du mal à trouver un nombre croissant de produits auprès des grossistes ou des industriels. Sur le site Internet de l’Agence nationale de sécurité du médicament (1), pas moins d’une soixantaine de spécialités pharmaceutiques sont déclarées en rupture en ce milieu du mois d’août. Les Français sont en vacances et les pathologies estivales plus rares qu’en d’autres moments de l’année. Reste que ce phénomène s’étend d’année en année, au point que la presse parisienne lance le 10 août une nouvelle alerte. Ainsi, selon le Parisien, plusieurs centaines de médicaments seraient, à ce jour, introuvables en raison de pénuries. Des pénuries qui concerne des hypertenseurs, des immunosuppresseurs, des médicaments contre la maladie de Parkinson et, plus ennuyeux, des vaccins, en particulier contre la diphtérie, le tétanos, la polio ou la coqueluche, voire contre la tuberculose. L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) assure que la situation perdure depuis 2008 et que les ruptures d’approvisionnement de médicaments ont été multipliées par dix en sept ans. Les industriels qui se plaignent des baisses de ventes ne semblent pas s’en émouvoir outre mesure.
Saisis de la question, les médias audiovisuels ont évoqué des « contingentements » de produits pour les grossistes répartiteurs afin d’éviter les approvisionnements sur les marchés parallèles de médicaments, c’est à dire des fuites de produits conditionnés pour la France vers d’autres marchés européens aux niveaux de prix nettement plus attractifs. Une autre cause, évoquée par les industriels et leur représentation syndicale (2), serait à rechercher du côté des difficultés d’approvisionnement des laboratoires pharmaceutiques en matières premières. « La rupture de stock a de multiples origines, commente le LEEM, qui sont toutes ou presque de nature économique, à commencer par l’externalisation  massive  de  la  production  des  matières  premières  à  usage  pharmaceutique.  On  estime aujourd’hui que 60 à 80 % des matières premières sont fabriquées hors de l’Union Européenne. Cette proportion était  de  20 %,  il  y  a  30  ans. » Cet abandon de la chimie fine sur le territoire national au profit de pays comme la Chine ou l’Inde, qui sont devenus des leaders mondiaux de la production de principes actifs, a largement accompagné les mouvements de restructuration de la branche pharmaceutique au plan français comme au plan mondial. Hier encore 1ère plateforme européenne de production de médicaments et dans le top 4 mondial, l’Hexagone a vu son tissu pharmaceutique industriel fondre comme une peau de chagrin. Les causes des pénuries actuelles peuvent également être recherchées de ce côté là.
Plan de gestion des pénuries
La loi de modernisation du système de santé, adoptée par l’Assemblée nationale et prochainement en débat au Sénat, se propose de mieux encadrer la disponibilité des médicaments. Ainsi l’article 36 de la future loi précise que « les titulaires d’autorisation de mise sur le marché et les entreprises pharmaceutiques exploitant des médicaments assurent un approvisionnement approprié et continu du marché national de manière à couvrir les besoins des patients en France. » Ils devront ainsi à cet effet prendre ‘toute mesure utile pour prévenir et pallier toute difficulté d’approvisionnement et [permettre], en cas de rupture de stock, la mise à disposition des informations dont ils disposent aux pharmaciens d’officine, aux pharmaciens de pharmacie à usage intérieur [hospitalier] et aux pharmaciens responsables ou délégués des grossistes-répartiteurs. ». Les fabricants devront surtout élaborer des « plans de gestion de pénurie » et trouver « des solutions alternatives permettant de faire face à cette situation ». Quant aux grossistes répartiteurs, ils sont priés de remplir leurs obligations de service public avant de songer à vendre des médicaments en dehors du territoire national. La loi de santé suffira-t-elle à prévenir réellement les ruptures de stocks et les pénuries de médicaments ? On peut en douter. Car faute d’obtenir les prix attractifs qu’ils attendent sur le marché hexagonal, les industriels du médicament pourraient poursuivre leur politique de « flux tendus » en privilégiant les marchés attractifs où ils sont désormais installés. Lentement mais sûrement l’Europe et la France sont devenus des « comptoirs de ventes » au sein desquels le médicament n’a plus la même valeur stratégique que par le passé.

Jean-Jacques Cristofari

(1) ANSM, rubrique « Ruptures de stocks des médicaments »  
(2) Cf. le dossier du LEEM consacré au sujet, « ruptures de stocks et d’approvisionnement« , 20 mai 2014.

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