Médecins libéraux : après la grève, la relève

Médecins libéraux : après la grève, la relève

La fin de l’année a été marquée, dans les rangs des médecins libéraux, par un mouvement de contestation sans ampleur depuis une bonne décennie. Au centre du conflit entre les praticiens et la ministre de la Santé, la future loi de Santé, mais aussi et surtout le tiers payant. Le dialogue semble s’être renoué en ce début d’année.

Douze ans après une longue contestation qui porta principalement sur les gardes de nuit, la permanence des soins, puis les tarifs, les médecins libéraux se sont lancés fin décembre dans un mouvement de grèves par étape. Premier à entrer dans la danse, le syndicat des généralistes MG France a ouvert le bal dès le 23 décembre dernier, en invitant l’ensemble des généralistes à fermer leur cabinet ou, à défaut, à faire part à leur clientèle de leur exaspération par affiches interposées. « Votre médecin est inquiet », « Votre médecin généraliste est en danger », ont ainsi pu lire les patients, invités à soutenir des docteurs qui s’interrogent sur la place de la médecine de proximité dans les projets gouvernementaux, ainsi que sur la nature réelle de la « révolution du premier recours » annoncée en 2013 par la ministre de la Santé. Dans les rangs des syndicats de spécialistes (CSMF, SML et FHF), le choix a porté sur « une semaine nationale sans médecins libéraux », organisée entre Noël et Nouvel An, avec le risque d’être diluée dans une période de fêtes peu propice à relayer des revendications. On évoqua cependant à l’issue de cette trêve des confiseurs sans les docteurs, « de 80 % à 100 % de débrayages dans certains départements et dans certains établissements », assortie, selon la principale centrale des médecins, la CSMF, d’une « réussite incontestable de ce mouvement, expression du  profond malaise de la profession médicale ».
Trois questions ont fait consensus dans les rangs des syndicats médicaux en grève, avec cependant quelques variantes quant à leur interprétation. La première concerne la loi de Santé, qui devrait être présentée au Parlement dès avril prochain : pour les uns, en particulier les syndicats pluri-catégoriels de médecins, le texte porte de nombreuses mesures d’étatisation et de bureaucratisation de la médecine libérale, avec la création de contraintes nouvelles jugées inacceptables. D’aucuns y voient même une « étatisation rampante de la médecine libérale », une formule déjà utilisée lors de la mise en orbite de la précédente loi HPST, adoptée en 2009. Pour les autres, en particulier les généralistes, la future loi doit impérativement renforcer le rôle du médecin traitant et conforter la place des soins primaires dans la future (ré)organisation du système de santé. Si possible en investissant sur les soins de proximité.
La 2ème question a porté sur le tiers payant, que refusent tous les médecins libéraux, avec également des variantes. Les plus extrémistes le rejettent comme attentatoire à la pratique libérale assise sur le paiement à l’acte, en arguant qu’il « impacte de manière irrémédiable le statut professionnel des médecins libéraux. ». Les plus conciliants – les médecins généralistes, en première ligne pour gérer les inégalités sociales de santé – souhaitant avant tout chose que le futur tiers payant soit simple, efficace et garanti, sans pénalisation et réalisé avec un payeur unique. Et surtout non « obligatoire », estimant que la « généralisation » souhaitée ne doit pas être assortie d’une quelconque obligation. Le 3ème thème de la discorde passée a porté sur la revalorisation des honoraires, en commençant par la consultation de base, qui devrait être, selon les uns, portée à 25 euros et être assortie de la mise en œuvre de la classification commune des actes médicaux (CCAM) clinique et de l’actualisation de la CCAM technique prévues dans la convention médicale. Pour les autres, généralistes premiers concernés, la mise à niveau du C à 25 euros, « simple mesure d’équité » par rapport aux autres spécialistes, doit s’accompagner d’une revalorisation des visites, des indemnités de déplacement et du forfait de prise en charge des ALD. La réponse – négative – de la ministre de la santé a eu le mérite d’être claire : pas question d’accroître le déficit de l’assurance-maladie (6 milliards pour 2014) par une augmentation d’honoraires qui coûtera au budget plus d’un milliard d’euros. Bruxelles n’autorisera aucun dérapage supplémentaire des déficits publics.
Début janvier, passée l’émotion et le mouvement populaire consécutifs aux attentats terroristes de Paris, la ministre de la Santé a relancé les contacts avec l’ensemble des représentants des médecins libéraux, des praticiens installés jusqu’aux étudiants en formation. Objectif premier de Marisol Touraine : déminer un conflit qui se poursuit par d’autres voies, dont celle de la guérilla administrative, notamment par le boycott de la carte vitale des patients. Au-delà, renouer le dialogue en ramenant les contestataires à débattre au sein de groupes de travail, en vue « d’aménager et de réécrire certains articles de la loi. » Une stratégie qui aurait trouvé un soutien appuyé du premier Ministre comme du Président de la République. Reste désormais à voir comment elle traversera l’épreuve des faits.

Jean-Jacques Cristofari

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